Visa pour Kyoto – Linda Ouhbi

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Jeune céramiste de 34 ans, Linda Ouhbi, installée à Pantin dans le Grand Paris était la lauréate du Prix Visa pour Kyoto 2018, concours lancé à l’occasion du 60e anniversaire de l’accord entre Paris et Kyoto. Elle s’est rendue à Kyoto au printemps grâce à une bourse de 6000 € attribuée par la Ville de Paris

Linda a séjourné en avril et mai 2018 dans l’ancienne capitale japonaise. Avec le soutien de la Ville de Kyoto, elle était basée au Kiyomizu-yaki-Danchi dans le quartier de Yamashina, dédié à la production de céramique. L’association Kiyomizu-yaki-Danchi fédère des ateliers et des petites unités de production céramiques ; elle a été présidée par Akito Morita, professeur de céramique à la Kyoto University of Arts. Linda a partagé l’atelier de Mamie Yamamoto, elle-même ancienne étudiante de l’université.

Dans son atelier à Pantin, Linda Ouhbi façonne des pièces en grès selon la technique du colombin. Des créations qui, chacune à leur manière, questionnent la fonction et l’utilité, mais aussi les notions de temps et de progrès. Leur aspect terreux, usé, est le résultat d’une recherche autour de l’émail, revêtement qui leur donne couleur et texture, que la céramiste poursuit dans son atelier en travaillant à partir de matières premières naturelles. Plus qu’un métier ou une recherche esthétique, Linda Ouhbi aborde sa discipline comme un mode de vie à la recherche d’un état primordial, une quête de simplicité.

Sa résidence dans la région de Kyoto lui a permis d’avoir tout d’abord une vue générale sur la céramique actuelle de Kyoto et sa région. Son souhait était de partir à la rencontre de potiers qui utilisent des techniques de fabrication ancestrales et avec lesquels elle pouvait partager des gestes, des techniques, des intentions, et peut-être des mots… La recherche a été axée sur les jarres traditionnelles de la région de Kyoto, leurs formes, leurs couleurs, leurs techniques de fabrication, leurs usages actuels ou passés, etc. Le but étant de concevoir et de produire sur place une collection de jarres inspirées de pièces anciennes.

Être sur place, c’était pouvoir toucher et travailler avec l’argile provenant peut-être du sol de la région de Kyoto même. C’était découvrir les outils utilisés, peut-être fabriqués par les potiers eux- mêmes. C’était rencontrer des artisans dans leur lieu de travail. Grande voyageuse, Linda ne connaissait pas encore le Japon et a décidé de s’y rendre par le chemin de la céramique.

 

 

 

 

 

 

 

 

© Linda Ouhbi

 


Le journal de Linda Ouhbi à Kyoto 1

Les premières impressions de Linda à Kyoto : ses découvertes, ses rencontres, ses expériences… Elle nous raconte son voyage au pays du soleil levant.

« Atterrissage à l’aéroport d’Osaka vers 8h du matin.

Une matinée fraîche et lumineuse. Je scrute le ciel et les bâtiments qui se serrent les uns contre les autres, sans jamais se toucher, le temps du trajet en train vers la gare de Kyoto. Voici la gare, l’accueil chaleureux de Machiko et de Nishi, le taxi, l’appartement. Je ne saurai dire si tout cela est passé trop vite ou trop lentement. J’enchaîne gestes et paroles dans un état second, bousculée par le décalage horaire et le manque de sommeil.

Je laisse couler ces premiers jours toujours embrumée.

Lundi matin, ma première sortie, très officielle : rencontre avec Monsieur Daisaku Kadokawa, maire de la ville de Kyoto. Mamié Yamamoto est également présente. Céramiste, elle partage son atelier avec moi le temps de mon séjour. Elle est installée dans le quartier des céramistes, le kiyomizuyaki, à l’est de Kyoto. Visite de l’atelier et de quelques échoppes et galeries de céramiques. Je découvre la céramique de Kyoto, le Kyo-Yaki. Des céramiques avec des décors sur couverte, peints dans des couleurs vives. Je relève la subtilité et la finesse de ces pièces mais je ne peux extraire ma pensée de la céramique préhistorique et antique japonaise. Jōmon et Yayoi m’appellent…Mais c’est dans les bibliothèques et les musées que je peux les retrouver.

 



Et puis … j’ai aperçu quelques cerisiers en fleurs, pris mon premier cours de japonais, eu un passage à la télé japonaise pour ma rencontre avec le maire, assisté à l’inauguration de l’exposition Kimono Roboto au Château de Nijo et ma première semaine fût. »


Le journal de Linda Ouhbi à Kyoto – 2

“Entrée dans le rythme, le corps synchronisé avec l’alternance du jour et de la nuit, mes sens s’affûtent et je prends plaisir à être. Là.

Je recherche dans mon carnet les adresses de ces galeries/boutiques que je suis avec délectation depuis Paris. Celles qui m’inspirent et avec lesquelles mon monde intérieur se trouve en accointance. Quelques-unes se trouvent à Kyoto. Souvent galerie et boutique en même temps, elles présentent des pièces d’artisans, de vieux objets, parfois des livres. Peu de pièces, laissant place au vide, à l’imagination et à l’émotion. Une autre façon de donner à voir et de partager.

 

 

 

Un grand moment de partage que j’ai vécu dans cette petite boutique d’anciens Kimonos et autres étoffes, teints à l’indigo. L’une d’elle, petite et usée avait ce même bleu que mes céramiques.

Ma recherche sur les céramiques préhistoriques et antiques me mènent vers la médiathèque de l’Institut Français, à l’École Française d’Extrême Orient à Kyoto et dans quelques librairies de la ville. Difficile de trouver des ouvrages en Français ou en anglais. Et puis, dans un magazine dont je n’ai pas noté le titre, un magnifique article de Takeshi Sakai qui traite de la céramique Jomon : Cosmologie Jomon “Un anthropomorphisme déchiré”. Cet article, très inspirant, nous apprend sur le mécanisme de “Brisure spontanée de symétrie” découvert par un physicien américain d’origine japonaise, mais aussi d’intention cosmologique du peuple Jomon, de figurines Jomon, de divinité, etc.  J’y découvre également que Claude Levi-Strauss s’est intéressé au poteries Jomon et a rédigé l’avant-propos du catalogue de l’exposition “Jomon- L’art du Japon des origines” qui s’est tenu à la Maison de la culture du Japon à Paris en 1998.

 

À Kyoto, les ateliers de céramique se concentrent dans le quartier Gion (Le quartier Kiyumizuyaki se trouve lui en dehors de la ville et les visiteurs s’y rendent plus rarement). S’y trouve également le Kyoto Handcraft Center, qui présentent surtout des pièces de céramique, avec un accent sur la céramique de Kyoto décorée sur émail.

 

Nous avons profité avec Mamié de notre passage dans ce quartier pour acheter quelques outils de céramique dans une petite boutique, à quelques pas de là.

 

Au kiyomizuYaki Danchi (l’atelier), je fais la connaissance du marchand de terre du quartier. Puis, on visite une petite usine de céramique à usage industriel où là, la symétrie et la perfection sont de rigueur.

Enfin, je visite quelques temples, découvre cet aliment typique qu’est le “fu”, emprunte le chemin bucolique des philosophes, prends beaucoup de bus et beaucoup de photos de murs décrépits ou de matériaux rouillés comme j’aime…et ma deuxième semaine fût.”


Le journal de Linda Ouhbi à Kyoto – 3

“Vendredi, j’apprends que Masanobu Ando, un de mes céramistes préféré au Japon, expose dans une galerie à une heure de Kyoto.

L’expo se termine dans deux jours. Samedi, je saute dans un train, non sans avoir planifié mon trajet. Deux trains plus tard, me voici à Nagahama, petite ville au nord du lac Biwa. Il est 13h, le soleil est au zénith et j’entame ma longue marche vers la galerie. Tokinokumo était mon oasis. Je traverse des quartiers aux maisons basses, éparpillées, un terrain de baseball puis la galerie est là. Un bâtiment moderne, qui détonne par sa discrétion.

 

À l’intérieur, l’espace et la lumière apaisent mon esprit et je rencontre enfin les pièces de Masanobu Ando. Des pièces modelées, des sculptures, à utiliser, à regarder, à côtoyer.

La galerie possède également un espace boutique, avec des pièces d’artisans et un espace antiquité.

Lundi matin, Mamié et moi avons rendez-vous avec le céramiste Taniguchi Masanori dans son atelier, dans le quartier Kiyomizuyaki Danchi. L’espace lumineux de son atelier est au rez-de chaussée d’une maison traditionnelle. Il le partage avec son fils, céramiste lui aussi, l’espace habitation se trouvant au premier. Trois tours, deux pour le tournage, un réservé au tournassage. Deux grands fours, l’un pour le dégourdi, l’autre pour la cuisson émail (pour des raisons d’humidité dégagée à la première cuisson).


Le père de Taniguchi était céramiste lui aussi. Il travaillait un émail bleu turquoise que le fils continue. Tanigushi lui aussi est passioné d’émail, il en superpose plusieus,  fait des réserve qui donneront par la suite des dessins, souvent du mont Fuji. Il tourne les petites pièces et montent les grandes formes ouvertes au colombin. Il nous fait rapidement et spontanément une démonstrations de sa technique du colombin créant ainsi une petite pièce arrondie. On s’est donné rendez-vous dans quelques semaines pour faire une démonstration de ma technique de colombin.

Mardi, un matin pluvieux et mélancolique. Je me dirige tranquillement vers la maison où vécut Kawai Kanjiro (1890-1966). Potier, écrivain, sculpteur et graveur sur bois qui marqua son époque. Ici aussi, l’espace d’habitation côtoie l’espace atelier, le tout donnant sur ce jardin intérieur trempé ou chaque cailloux reflétait l’univers. On atteint l’espace atelier en passant à côté de ce petit four qui est une sculpture en lui même, avant d’atteindre le grand, très grand four à étages. Partout se dégage une atmosphère apaisante qui invite à la réflexion, à la création.



Vendredi, je retrouve Mamié dans le centre de Kyoto, direction Osaka la grande ville collée à Kyoto.

On se rend au MingeiKan, le centre japonais d’artisanat qui est une annexe de celui de Tokyo. Dans ce musée sont présentés différents artisanats, dont beaucoup de textile. Mais nous, on est y est venu surtout pour les céramiques de Shijo Hamada. Un salle entière y est dédiée avec une centaine de pièces.

Après cette visite, on se dirigea vers le centre d’Osaka où les grandes enseignes étrangères s’affichent ostentatoirement et au détours d’une rue, voici la galerie qu’on est venu voir : wad. Ici aussi on est accueilli par un espace boutique et café avant de monter vers l’espace galerie. L’exposition du moment est celle de deux céramistes, dont un kyotoïte. Shiro Shimizu et Naoki Wada présentent des pièces qu’ils ont réalisé en mélangeant de l’argile de chez eux. Le pari est d’expérimenter les états de la terre, des mélanges, des températures de cuissons et des fours différents. Les pièces installées au sol sont vendues via un système d’enchères que je n’ai pas très bien compris, qu’importe observons, plutôt toutes ces pièces, tordues, fondues, sous-cuites, craquelées. L’observation était le plus important nous a-t-on dit à l’entrée.

Un thé plus tard nous voilà dans le train vers Kyoto, en heure de pointe. Ravie de rentrer, de retrouver cette ville que j’ai adopté. Cette semaine, j’ai aussi déménagé dans un nouvel appartement, fais un marché aux puces, visiter un temple où des étudiants viennent prier avant les examens, découvert le Kinako dans les desserts, le tout accompagnée des lumières de Roland Barthes pour mieux lire ce qui m’entoure.”

 


Le journal de Linda Ouhbi à Kyoto – 4

Je les ai enfin vues, elles étaient toutes proches de moi. Je les touchais et les affectionnais de mon regard. Je scrutais chaque détail, chaque trace, chaque signe laissé là.

Il y a si longtemps.

Dans cette première salle étaient présentées les pièces les plus anciennes de l’exposition, celles du Jōmon Final et du Yayoi Initial (1 000 – 400/300 avant notre ère). J’aurai voulu y rester des heures, des nuits et laisser ces pièces me conter leur histoire.

Tellement d’années, de siècles me séparent de ces pièces. Façonnées par cet Homme tellement ancien, “primitif”, rustre dit-on. Ces pièces sont pourtant d’une beauté et d’une subtilité même aujourd’hui rarement atteintes. Elles nous racontent du sens de l’esthétique et des proportions de leurs créateurs, de ce peuple récemment sédentarisé. Ces pièces me narguaient gentiment. Je me rappelais ce qu’a écrit Taro Okamoto dans “L’anthropologie et moi” après avoir vu les collections ethnographiques qui lui ont fait sentir la présence de l’univers en visitant en 1938 le Musée de L’Homme au Palais de Chaillot à Paris: “Quelle diversité que ces manières humaines d’exister ! Quelle vigueur que ces choses incroyables que l’on a recueillies de tous les coins du monde ! Il en émane une présence de l’univers qui sape les valeurs différenciées comme la “peinture” ou “l’art”. Ces choses là me désignent une plénitude immédiate qui dépasse le vide et la vanité des sociétés modernes dites avancées. Je me sens même frissonner de leur intense mépris à mon égard”

 

En sortant de l’exposition, je voulais revoir ces formes. J’ai pourtant renoncé à acheter le catalogue de l’exposition. Les photos et la reproduction étaient tellement médiocres qu’elle faisait résonner plus fort encore cette citation de Taro Okamoto…

Elles sont en moi me suis-je dis et je suis partie.

 

En quittant le musée, on a fait un tour dans le village de Tachikui où est produite la célèbre céramique Tanba. Tanba a été l’une des six grandes poteries du Japon avec Seto, Tokoname, Shigaraki, Bizen et Echizen. Le village est entouré de montagnes verdoyantes en cette saison et repose sur un sol ferrugineux. Notre visite coïncide avec le festival Tanba pendant lequel les ateliers d’artisans sont ouverts et on peut y voir des démonstrations et aussi assister à une cuisson dans un très vieux four Noborigama qui date de 1895 (restauré entre 2014 et 2016). Incliné en flan de montagne sur 47 mètre de long, d’est en Ouest. Ce four possède 9 chambres et atteint la température désirée en trois jours de cuisson. A notre passage, la première chambre était à 1300°c, et la dernière à peine tiède. 

 

 

Plus tôt dans la semaine avec Mamié, nous avons rendu visite au fournisseur de terre de notre quartier. J’ai pu acheter du grès roux qui vient de Shigaraki. Après trois semaines d’imprégnation, de découvertes, de déambulations à Kyoto l’atelier m’appelle. Je commence par faire mes gammes, des petits verres à saké à la technique du pincé.

Toujours dans le quartier, j’ai pu rencontrer M.Kumagai, qui est distributeur de céramique. L’entreprise familiale est établie dans ce quartier depuis 1935 avant même la décision d’y transférer le quartier céramique de la ville et le Kiyomizuyaki Danchi. Son entreprise est spécialisée dans la céramique de Kyoto, mais présente parfois des travaux d’artistes étrangers ou travaille en collaboration avec des designers étrangers. 

Y est également exposé un chef d’œuvre céramique qui date de 300 ans, un mural de 3 mm d’épaisseur réalisé par une céramiste pendant 3 ans et qui est la reproduction du Rakuchū-Rakugai zu byōbu de Kanō Kuninobu représentant des vues de Kyoto et de ses alentours. L’œuvre mesure 160cm de haut sur 352cm de large et recouvre un des murs de la galerie.

Mais alors que nous terminions la visite par une cérémonie du thé, mon regard a été happé par le revêtement des murs et qui me rappelait les maisons africaines en torchis et la maison de mes grands-parents dont je grattais les murs et en retirais les filaments de paille quand j’étais enfant. Il s’agissait effectivement d’une ancienne technique de construction qui est le torchis japonais, l’arakabe. A partir de là, M. Kumagai m’a fait remarquer que l’entrée de la boutique, réalisée en Arakabe rappelait l’entrée d’un four Noborigama.

 

Cette semaine, je ne me suis pas beaucoup baladé, j’ai pourtant beaucoup marcher. Mon besoin irrépressible de sortir, sillonner les rues et  découvrir ce qui se passe dehors s’est un peu calmé et je prends le rythme d’une kyotoite.

J’ai néanmoins visité cette semaine le temple le plus ancien de Kyoto qui se trouve à quelques rues de chez moi.

Et j’ai aussi fait une soirée sumo où avons regardé des match de sumo, fait des échauffements et appris les gestes clés de sumo, mangé le plat des sumos “Le chankopot”, assisté à un concert de rock et beaucoup rigolé.

 


Le journal de Linda Ouhbi à Kyoto – 5

“Cette semaine était une semaine d’atelier. Tous les matins, l’un des bus commençant par quatre-vingt me prend sur Gojo-dori et me dépose 10 minutes plus tard sur une grande route derrière l’une des montagnes à l’est de la ville. Je traverse le pont et marche quelques minutes pour atteindre l’atelier. Une petite rue me mène vers un quartier calme, très calme. Dans ce quartier, je découvre chaque jour qu’à l’intérieur de cette maison ou de l’autre se cache un atelier. Souvent de céramiques mais aussi de bois ou de vannerie, mais aucun signe n’indique qu’il s’agit d’un atelier ou d’une boutique.

J’arrive à l’atelier qui se trouve presque à flanc de montagne et salut d’une courbette les membres de l’administration.

Je me faufile ensuite vers l’atelier et regarde si Mamié est arrivée ou pas encore. Je vérifie l’état de séchage de la ou des pièces en cours, m’éloigne pour redécouvrir la ligne de la pièce. Parfois la modifie légèrement avant de poursuivre. Il s’agit souvent de redresser une courbe d’un petit degrés presque imperceptible ou d’accentuer l’arrondit. Ca se joue toujours à très peu mais le changement est flagrant pour un œil entrainé. Alors j’entraine le mien tous les jours.

La forme ne cesse d’évoluer depuis le début jusqu’à la fin de la réalisation d’une pièce. Elle traverse un tas de possibilités avant de se figer dans une, définitive. 

Dans l’atelier, Mamié et moi travaillons en silence, chacune concentrée sur sa pièce en sirotant du thé vert froid. Une porte qui donne vers une petite courette laisse rentrer un rayon de soleil qui traverse un coin de l’atelier, les gazouillis des oiseaux ou les croisements d’un corbeau, quand ce n’est pas le bruissement de la pluie. Et un jour, on nous a fait cadeau d’un carton de bouteilles de thé vert à consommer avant proche expiration. Contente d’épargner les allers-retours vers la machine à boissons et quelques yens, on boit encore plus de thé vert.

Vers 12h30, celle qui a le plus faim interpelle l’autre et on s’accorde une pause pour aller déjeuner. Un petit restaurant-cantine du quartier et prit d’assaut dès midi. On se déchausse, moi toujours plus lentement, et grimpe sur les tatamis avant de s’assoir en tailleur. Le repas comprend : un bol de soupe, un bol de riz, deux petites salades froides et un plat du jour. Souvent du poulet ou du poisson frit. Puis le café, toujours préciser si on le veut froid ou chaud au Japon.

Le repas englouti, on retourne à l’atelier et poursuit nos pièces jusqu’à 17h, l’heure à laquelle ferme le Kiyomizuyaki Danchi mais aussi ou le quartier devient dangereux me dit-ont…

Je suis contente de rentrer après une journée de terre. Un autre bus nous conduit vers Kyoto et je suis toujours étonnée de voir que même Mamié ne peut prévoir le trajet du bus. Le même numéro de bus peut ce jour continuer tout droit ou tourner à gauche au carrefour du Kiyomizu Dera… Alors c’est soit moi, soit elle qui se presse de descendre à la prochaine station. 

À cette heure il fait encore jour et j’ai encore le temps d’aller boire un thé, faire des courses, ou me balader avant de rentrer dans ma maison à deux étages mais de seulement 2,5m de large.

Et puis une matinée de cette semaine, nous avons eu la compagnie du journaliste de la NKH qui prépare un petit sujet sur ma résidence à Kyoto. Toujours pressé et en demande d’histoires et de scènes à filmer, il m’accompagne de temps en temps à des rendez-vous ou des visites d’ateliers pour faire quelques prises. Ces rencontres sont souvent joviales sans pour autant cesser de me méfier de la Télévision.

 

Vendredi, nous avons fait une pause pour aller à Shigaraki. L’un des centres de la céramique au Japon. Ce jour là le ciel était bleu et le soleil nous a accompagné. Dès l’entrée dans la ville, Tanuki nous accueillait, l’une des mascottes qui est inspirée d’esprits de la forêt et qui est symbole de chance et de prospérité au Japon. Tous les ateliers de céramique en réalisent, de toutes les tailles. On en voit ainsi des centaines exposés dans les magasin de poteries en bord de route.

 

La première étape à Shigaraki était le “Shigaraki Ceramic Cultural Parc”. Un complexe dédié à la céramique, avec un grand bâtiment abritant une résidence de céramique. On nous a fait la visite et j’ai pu croiser deux françaises qui y sont en ce moment pour 2 et 3 mois. Une très grande salle sert d’ateliers avec un espace pour chacun. Une salle d’émail, une salle de plâtre et beaucoup, beaucoup de fours. Électriques et à gaz de toutes les tailles, mais aussi des fours à bois de toutes les sortes, Anagama, Fenix, Ittekoigama, etc… Ici ils accueillent une dizaine de résidents pour une durée d’un à six mois.

 

Un autre bâtiment abrite le musée de céramique de Shigaraki, avec en ce moment une exposition des pièces inspirées du jazz de Kumakura Junkishi.

Et puis d’autres bâtiments d’administration, de restauration, le tout dans un grand parc vallonné et parsemé d’œuvres céramiques laissées là par d’anciens résidents.

Après une halte dans un petit café de bord de route, on se dirigea vers une manufacture de baignoire et lavabos fait mains. Entrés dans le grand hangar, on découvre un atelier de céramique mais en format géant. Tout y est énorme, les rondins de bois de plusieurs mètres, la cabine d’émaillage grande comme une pièces, les fours comme mon appartement à Paris.

Et puis dans l’atelier de modelage, deux artisans seulement s’occupent de monter ces baignoires…au colombin.

Les colombins sont directement crachés par la boudineuse évidemment et ici c’est l’artisan qui tourne autour de la pièce. Pas de tournette. Après plusieurs minutes d’observation des gestes très différents des miens mais en même temps tellement semblables dans la répétition et le rythme, on me propose d’essayer. Alors je pose un colombin et c’est ma main entière qui doit travailler et appliquer une force qui en éprouve rapidement les muscles et aussi ceux de tout le bras. Une baignoire terminée et en cours de séchage à côté. La régularité et la symétrie ne font qu’augmenter ma certitude quant à la perfection que peux atteindre l’intelligence d’une main, d’un geste accompagné du regard.

 

La dernière étape est la visite de l’atelier d’un céramiste qui produit des pièces utilitaires au tour et à la plaque et qui lutte pour que Shigaraki continue d’attirer des clients. Il souhaite que les artisans ouvrent plus leurs portes aux visiteurs, mettent en place des boutiques et commencent à gérer eux même la vente de leurs pièces. Il a lui même construit sa boutique très moderne en ciment brut il y a 10 ans et prévu deux autres boutiques pour d’autres céramistes qui souhaitent s’y installer. Elles sont vides en ce moment.

Son frère  travaille dans un atelier à côté. Il fait des lavabos et des grandes pièces au tour. Souvent en deux parties qu’il assemble par la suite. Un grand hangars à côté abrite leur différents fours à gaz. Ici l’espace ne manque pas.

Samedi était ma dernière journée de modelage, les petits verres à saké peuvent sécher et les plus grandes pièces aussi. Je souffle un peu avant le marathon de la semaine prochaine : cuissons, cours de Kintsugi, visites d’ateliers, festival de Kyoto, etc.”

 


Le journal de Linda Ouhbi à Kyoto – 6

“Dimanche, j’étais partie à la recherche d’anciennes pièces de céramiques cassées, fêlées. Lundi j’avais mon premier cours de Kintsugi. Comme je n’ai pas trouvé de pièces cassées, on a dû commencer le cours par une séance de casse. J’ai commencé par un gobelet dont j’ai légèrement cassé le bord. Parfait, deux petits bouts s’y sont détachés. Le bol lui s’est cassé en trois morceaux avant de nous échapper des mains et s’est retrouvé cassé en six.

Le Kintsugi est une technique de réparation de céramique à base de laque et d’or, mais aujourd’hui ont peut remplacer la laque par de la résine époxy. Je vais tester les deux méthodes, la résine pour le bol le plus compliqué et la laque pour le gobelet et un couvercle qui a juste une petite fêlure sur la lèvre.

Mardi, la journée a commencé en festivités. Chaque année, depuis le 6ème siècle, une procession se dirige vers un temple, emportant cadeaux et offrandes.  Chariots tirés par des boeufs, parasols fleuris, dames de la cour, guerriers, messagers en costumes traditionnel paradent et font revivre la vie de cour de la période Heian. La procession part de l’ancien palais impérial de Kyoto à 10h30 pour rejoindre Kamigamo Jinja Shrine vers 15h30.

Mamié et moi avions des places pour assister à la procession dans le parc même du Palais impérial. Cinq ou six rangs sont installés de chaque côté du trajet. Nous courrons avant d’arriver car nous avions sous-estimé la taille du parc. Il fait exceptionnellement chaud et les japonaises ont sorti ombrelles et éventails. Les ombrelles sont rangées quelques minutes avant le début de la parade pour ne pas gêner les rangs arrières. La procession est solennelle, silencieuse. Les différents corps élégamment habillés avancent sous ce soleil affligeant. Les couleurs indiquent le rang et la fonction. Quelques chevaux paraissent récalcitrants et stressés. Une trentaine de minutes et c’est déjà fini.

On a vite avalé un sandwich sous l’un des grands arbres du parc et voilà que nous nous dirigeons vers le Kyoto Art Association pour une exposition de trois céramistes Imai, Masayuki le grand-père, Makimasa le père et  Sadamasa le fils.

Le lendemain j’allais les voir dans leur atelier dans le quartier du Kiyomizuyaki Danchi. Encore une de ces maisons avec une plaque discrète indiquant le nom de la famille. Makimasa et Sadamasa m’accueille dans un atelier immaculé. Aucune trace de terre, et pour cause il me disent qu’il viennent de terminer une cuisson bois dans leur Anagama à Hiroshima. Ils transportent à chaque fois les pièces dégourdies de Kytoto à Hiroshima pour les cuire. Les trois font des pièces très différentes mais reliées par une omniprésence de la nature et d’animaux qu’il dessinent ou sculptent. Je suis très touchée par les pièces du grand-père.

Un deuxième rendez-vous se jour-ci s’improviser et voila que nous sommes dans l’atelier du céramiste Takehiro Kato, toujours dans le quartier. Il part bientôt à Paris pour commencer une longue collaboration avec des designers parisiens (avec qui il avait déjà travaillé il y a quelques années). Il exposera aussi des pièces dans un évènement qui se tient aux Salons Hoche à Paris les 19 et 20 juin 2018 et qui présentent le travail de divers artisans Kyotoites ” Kyoto Revelations”.

La journée n’était pas finie, un troisième rendez-vous était programmé et pas des moindres. Cette fois j’étais accompagnée de Mamié et de Akino Morino qui nous a arrangé le rendez-vous. Nous allons rendre visite à Eiraku Zengoru san, 16ème génération de céramistes spécialisée dans l’art du thé. Une céramique traditionnelle de Kyoto avec décors sur émail. Sa maison et atelier dans le quartier de Gion sont tenus secret. Nous sommes accueillis par ce maitre en commençant par une cérémonie du thé avant de nous diriger vers l’atelier ou des deux artisans travaillent à ce moment à poser le dessin ou à polir l’or pour qu’il ait le bon relief sur la pièces. La visite fût solennelle et la traduction approximative, mais mémorable.

Et enfin pour clore cette journée, Akino Morino san qui est professeur de céramique à l’Univesité d’Art de Kyoto me propose d’y faire un tour. Mamié y était étudiante il y a deux ans.

Cette université a été la première école d’Art au Japon, avant celle de Tokyo. Le cursus de céramique dure cinq ans dont la première est commune à tous les élèves de l’université. Chaque département occupe un grand bâtiment. La construction est très vieille et donne au lieu un charme exquis. Nous profitons aussi pour visiter le département de laque, de sculpture et celui de peinture à l’huile (séparé de celui de la peinture japonaise) ou un groupe d’étudiants équipés d’un casque peignent en 3D grâce à des manettes. On pouvait suivre leur actions sur un petit écran.

Le département céramique de l’université est équipé d’un nombre impressionnant de fours. J’en ai compté une dizaine à gaz, autant d’électriques et 4 ou 5 à bois. D’ailleurs alors qu’en France chaque céramiste possède un ou deux fours, ici ils en possèdent à chaque fois au moins 4 différents si ce n’est plus. De toutes les tailles. D’énormes fours que je pensais réservés à l’industrie trônent dans la plupart des ateliers d’artisans. L’équipement des céramistes n’est pas pris à la légère, les plaques et quilles d’enfournement se comptent par centaines.

À la fin de cette semaine, Mamié et moi allons faire un premier four de dégourdi. Je vais voir le fonctionnement de cet étrange four électrique et gaz en même temps dont on contrôle la montée en température grâce à des manettes. Le programmateur électrique est là, mais n’a pas été installé.

Une journée de repos avant un deuxième cours de Kintsugi et la préparation d’émail pour finir la semaine.”


Le journal de Linda Ouhbi à Kyoto – 7

Longue journée hier, avec une cuisson qui s’est prolongée de 8h à 20h. Cela fait quelques semaines que je me rend régulièrement à l’atelier pour travailler quelques heures. Je n’avais pas prévu de produire à Kyoto, car je connais les délais de la terre et je connais mon processus et mon rythme.

Et puis un matin j’ai eu cette envie d’aller à l’atelier. Un cycle commençait alors m’engageant sur quelques semaines. Il s’est terminé hier avec cette cuisson en réduction dans un four nouveau pour moi. Un four mixte électrique et gaz. La cuisson commence en électrique puis on y introduit une flamme procédant ainsi à la réduction avant de terminer la cuisson en électrique. Le four est en cours de refroidissement à l’heure ou j’écris ce texte.

L’ouverture du four est prévu pour demain. Je pourrais alors découvrir les résultats de tous ces émaux prêtés par Mamié et d’autres que j’ai fabriqué sur place. Je n’ai pas eu le temps de les tester avant la cuisson finale. Alors je me suis fais à l’idée que cette cuisson est un test. 

 

Il y a eu aussi mes leçons de Kintsugi qui ont avancées et qui se sont terminées avec la pose de la poudre d’or, un moment magique. Non pas pour le précieux du matériau, mais pour le processus physique qui se produit lorsque les particules se fixent sur la laque. Le mouvement du pinceau, dans un moment presque illusoire, dévoile un métal scintillant et lumineux qui contraste avec la poudre plutôt terne qu’on avait sur le pinceau.

J’ai aussi essayé la poudre d’étain, plus discrète que l’or. Elle se situe au niveau de la couleur entre l’or et l’argent. Les particules d’étain sont moins fines que celles de l’or l’étain garde un fini plus mat, presque granuleux qui me plait bien.

 

 

Cette semaine j’ai aussi découvert le musée d’archéologie de Kyoto. L’architecte qui revenait d’un séjour en Allemagne, a construit ce bâtiment dans un style allemand il y a 100 ans. Le directeur du musée, contacté par le journaliste de la NHK qui prépare un petit reportage sur mon séjour à Kyoto, nous en a fait la visite. Il nous a même ouvert la salle de réunion au 2ème étage qui n’a pas changé depuis sa construction, tapisserie, lampe art déco, boiseries, parquet marqueté.

L’exposition temporaire au rez-de-chaussée est consacrée aux céramiques préhistoriques Jomon et Yayoi trouvées lors de fouilles à Kyoto. Un grand moment pour moi. Peut-être le meilleur de mon séjour. Tout prend sens. Tout s’accorde. Encore des merveilles et beaucoup d’émotion.

Le premier étage est lui consacré à la collection permanente qui présentent des objets de la préhistoire au 16ème siècle avec beaucoup de céramique. Une très belle façon de lire l’histoire de la ville.


Le journal de Linda Ouhbi à Kyoto – 8

“Plus que quelques jours avant de quitter Kyoto. Le temps de quelques diners officiels, d’autres avec des amis.

Un dernier passage  à l’atelier pour récupérer mes pièces. Les deux grandes pièces auront pour écrins des boites en bois japonais fabriquées par un artisan du quartier. Une autre petite boite vient accueillir le petit verre à saké que j’ai prévu d’offrir au Maire de Kyoto.

La rencontre a lieu dans la mairie, le protocole mobilise autant de personnes qu’à notre première rencontre, une trentaine. Le journaliste de la NHK est aussi de la partie pour filmer la rencontre et faire une dernière interview devant l’enceinte de l’Hôtel de Ville. Le même jour était passé à l’atelier filmer les pièces.

 

Cette semaine était aussi celle des échanges de cadeaux, en remerciement ou en retour de remerciement, respectant ainsi la tradition nipponne du don et du contre-don.

Une dernière visite au musée archéologique de Kyoto ainsi qu’à certains sites que je remettais toujours à un autre jour…

À cette question que le journaliste ne cessait de me poser sous différentes formes à chaque interview : “qu’est ce que ce séjour à Kyoto va transformer dans votre travail ?” J’ai toujours répondu, que je n’avais pas de réponse. Que mon séjour fait partie de moi maintenant. Je ne suis pas la même en arrivant qu’en repartant d’ici. Certaines choses se sont éclaircies et ont pris sens, des choses qui étaient déjà là. C’est difficile de mettre des mots sur des sensations qui ne sont même pas au stade d’idées. Encore moins pour la télévision qui veux une histoire romantique prête à servir aux spectateurs.

Ce que je garde de Kyoto ce sont quelques petits moments, quelques images, quelques regards, quelques endroits. De petites choses, fragiles, intimes.

Ce fut mon premier voyage au Japon mais j’espère pas le dernier à Kyoto, maintenant que je sais m’y retrouver sans GPS et que j’y ai des habitudes.

Je tiens comme toute dernière chose, ou première, remercier Mamié Yamamoto, pour sa gentillesse et son amitié.”


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