Visa pour Kyoto – le journal de Linda Ouhbi, céramiste (4)

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Je les ai enfin vues, elles étaient toutes proches de moi. Je les touchais et les affectionnais de mon regard. Je scrutais chaque détail, chaque trace, chaque signe laissé là.

Il y a si longtemps.

Dans cette première salle étaient présentées les pièces les plus anciennes de l’exposition, celles du Jōmon Final et du Yayoi Initial (1 000 – 400/300 avant notre ère). J’aurai voulu y rester des heures, des nuits et laisser ces pièces me conter leur histoire.

Tellement d’années, de siècles me séparent de ces pièces. Façonnées par cet Homme tellement ancien, “primitif”, rustre dit-on. Ces pièces sont pourtant d’une beauté et d’une subtilité même aujourd’hui rarement atteintes. Elles nous racontent du sens de l’esthétique et des proportions de leurs créateurs, de ce peuple récemment sédentarisé. Ces pièces me narguaient gentiment. Je me rappelais ce qu’a écrit Taro Okamoto dans “L’anthropologie et moi” après avoir vu les collections ethnographiques qui lui ont fait sentir la présence de l’univers en visitant en 1938 le Musée de L’Homme au Palais de Chaillot à Paris: “Quelle diversité que ces manières humaines d’exister ! Quelle vigueur que ces choses incroyables que l’on a recueillies de tous les coins du monde ! Il en émane une présence de l’univers qui sape les valeurs différenciées comme la “peinture” ou “l’art”. Ces choses là me désignent une plénitude immédiate qui dépasse le vide et la vanité des sociétés modernes dites avancées. Je me sens même frissonner de leur intense mépris à mon égard”

 

En sortant de l’exposition, je voulais revoir ces formes. J’ai pourtant renoncé à acheter le catalogue de l’exposition. Les photos et la reproduction étaient tellement médiocres qu’elle faisait résonner plus fort encore cette citation de Taro Okamoto…

Elles sont en moi me suis-je dis et je suis partie.

 

En quittant le musée, on a fait un tour dans le village de Tachikui où est produite la célèbre céramique Tanba. Tanba a été l’une des six grandes poteries du Japon avec Seto, Tokoname, Shigaraki, Bizen et Echizen. Le village est entouré de montagnes verdoyantes en cette saison et repose sur un sol ferrugineux. Notre visite coïncide avec le festival Tanba pendant lequel les ateliers d’artisans sont ouverts et on peut y voir des démonstrations et aussi assister à une cuisson dans un très vieux four Noborigama qui date de 1895 (restauré entre 2014 et 2016). Incliné en flan de montagne sur 47 mètre de long, d’est en Ouest. Ce four possède 9 chambres et atteint la température désirée en trois jours de cuisson. A notre passage, la première chambre était à 1300°c, et la dernière à peine tiède. 

 

 

Plus tôt dans la semaine avec Mamié, nous avons rendu visite au fournisseur de terre de notre quartier. J’ai pu acheter du grès roux qui vient de Shigaraki. Après trois semaines d’imprégnation, de découvertes, de déambulations à Kyoto l’atelier m’appelle. Je commence par faire mes gammes, des petits verres à saké à la technique du pincé.

Toujours dans le quartier, j’ai pu rencontrer M.Kumagai, qui est distributeur de céramique. L’entreprise familiale est établie dans ce quartier depuis 1935 avant même la décision d’y transférer le quartier céramique de la ville et le Kiyomizuyaki Danchi. Son entreprise est spécialisée dans la céramique de Kyoto, mais présente parfois des travaux d’artistes étrangers ou travaille en collaboration avec des designers étrangers. 

Y est également exposé un chef d’œuvre céramique qui date de 300 ans, un mural de 3 mm d’épaisseur réalisé par une céramiste pendant 3 ans et qui est la reproduction du Rakuchū-Rakugai zu byōbu de Kanō Kuninobu représentant des vues de Kyoto et de ses alentours. L’œuvre mesure 160cm de haut sur 352cm de large et recouvre un des murs de la galerie.

 

Mais alors que nous terminions la visite par une cérémonie du thé, mon regard a été happé par le revêtement des murs et qui me rappelait les maisons africaines en torchis et la maison de mes grands-parents dont je grattais les murs et en retirais les filaments de paille quand j’étais enfant. Il s’agissait effectivement d’une ancienne technique de construction qui est le torchis japonais, l’arakabe. A partir de là, M. Kumagai m’a fait remarquer que l’entrée de la boutique, réalisée en Arakabe rappelait l’entrée d’un four Noborigama.

 

Cette semaine, je ne me suis pas beaucoup baladé, j’ai pourtant beaucoup marcher. Mon besoin irrépressible de sortir, sillonner les rues et  découvrir ce qui se passe dehors s’est un peu calmé et je prends le rythme d’une kyotoite.

J’ai néanmoins visité cette semaine le temple le plus ancien de Kyoto qui se trouve à quelques rues de chez moi.

Et j’ai aussi fait une soirée sumo où avons regardé des match de sumo, fait des échauffements et appris les gestes clés de sumo, mangé le plat des sumos “Le chankopot”, assisté à un concert de rock et beaucoup rigolé.