Visa pour Kyoto – le journal de Linda Ouhbi, céramiste (5)

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Une nouvelle semaine bien remplie pour Linda à Kyoto, c’est parti…


“Cette semaine était une semaine d’atelier. Tous les matins, l’un des bus commençant par quatre-vingt me prend sur Gojo-dori et me dépose 10 minutes plus tard sur une grande route derrière l’une des montagnes à l’est de la ville. Je traverse le pont et marche quelques minutes pour atteindre l’atelier. Une petite rue me mène vers un quartier calme, très calme. Dans ce quartier, je découvre chaque jour qu’à l’intérieur de cette maison ou de l’autre se cache un atelier. Souvent de céramiques mais aussi de bois ou de vannerie, mais aucun signe n’indique qu’il s’agit d’un atelier ou d’une boutique.

J’arrive à l’atelier qui se trouve presque à flanc de montagne et salut d’une courbette les membres de l’administration.

Je me faufile ensuite vers l’atelier et regarde si Mamié est arrivée ou pas encore. Je vérifie l’état de séchage de la ou des pièces en cours, m’éloigne pour redécouvrir la ligne de la pièce. Parfois la modifie légèrement avant de poursuivre. Il s’agit souvent de redresser une courbe d’un petit degrés presque imperceptible ou d’accentuer l’arrondit. Ca se joue toujours à très peu mais le changement est flagrant pour un œil entrainé. Alors j’entraine le mien tous les jours.

La forme ne cesse d’évoluer depuis le début jusqu’à la fin de la réalisation d’une pièce. Elle traverse un tas de possibilités avant de se figer dans une, définitive. 

Dans l’atelier, Mamié et moi travaillons en silence, chacune concentrée sur sa pièce en sirotant du thé vert froid. Une porte qui donne vers une petite courette laisse rentrer un rayon de soleil qui traverse un coin de l’atelier, les gazouillis des oiseaux ou les croisements d’un corbeau, quand ce n’est pas le bruissement de la pluie. Et un jour, on nous a fait cadeau d’un carton de bouteilles de thé vert à consommer avant proche expiration. Contente d’épargner les allers-retours vers la machine à boissons et quelques yens, on boit encore plus de thé vert.

Vers 12h30, celle qui a le plus faim interpelle l’autre et on s’accorde une pause pour aller déjeuner. Un petit restaurant-cantine du quartier et prit d’assaut dès midi. On se déchausse, moi toujours plus lentement, et grimpe sur les tatamis avant de s’assoir en tailleur. Le repas comprend : un bol de soupe, un bol de riz, deux petites salades froides et un plat du jour. Souvent du poulet ou du poisson frit. Puis le café, toujours préciser si on le veut froid ou chaud au Japon.

Le repas englouti, on retourne à l’atelier et poursuit nos pièces jusqu’à 17h, l’heure à laquelle ferme le Kiyomizuyaki Danchi mais aussi ou le quartier devient dangereux me dit-ont…

Je suis contente de rentrer après une journée de terre. Un autre bus nous conduit vers Kyoto et je suis toujours étonnée de voir que même Mamié ne peut prévoir le trajet du bus. Le même numéro de bus peut ce jour continuer tout droit ou tourner à gauche au carrefour du Kiyomizu Dera… Alors c’est soit moi, soit elle qui se presse de descendre à la prochaine station. 

À cette heure il fait encore jour et j’ai encore le temps d’aller boire un thé, faire des courses, ou me balader avant de rentrer dans ma maison à deux étages mais de seulement 2,5m de large.

Et puis une matinée de cette semaine, nous avons eu la compagnie du journaliste de la NKH qui prépare un petit sujet sur ma résidence à Kyoto. Toujours pressé et en demande d’histoires et de scènes à filmer, il m’accompagne de temps en temps à des rendez-vous ou des visites d’ateliers pour faire quelques prises. Ces rencontres sont souvent joviales sans pour autant cesser de me méfier de la Télévision.

 

Vendredi, nous avons fait une pause pour aller à Shigaraki. L’un des centres de la céramique au Japon. Ce jour là le ciel était bleu et le soleil nous a accompagné. Dès l’entrée dans la ville, Tanuki nous accueillait, l’une des mascottes qui est inspirée d’esprits de la forêt et qui est symbole de chance et de prospérité au Japon. Tous les ateliers de céramique en réalisent, de toutes les tailles. On en voit ainsi des centaines exposés dans les magasin de poteries en bord de route.

 

La première étape à Shigaraki était le “Shigaraki Ceramic Cultural Parc”. Un complexe dédié à la céramique, avec un grand bâtiment abritant une résidence de céramique. On nous a fait la visite et j’ai pu croiser deux françaises qui y sont en ce moment pour 2 et 3 mois. Une très grande salle sert d’ateliers avec un espace pour chacun. Une salle d’émail, une salle de plâtre et beaucoup, beaucoup de fours. Électriques et à gaz de toutes les tailles, mais aussi des fours à bois de toutes les sortes, Anagama, Fenix, Ittekoigama, etc… Ici ils accueillent une dizaine de résidents pour une durée d’un à six mois.

 

Un autre bâtiment abrite le musée de céramique de Shigaraki, avec en ce moment une exposition des pièces inspirées du jazz de Kumakura Junkishi.

Et puis d’autres bâtiments d’administration, de restauration, le tout dans un grand parc vallonné et parsemé d’œuvres céramiques laissées là par d’anciens résidents.

Après une halte dans un petit café de bord de route, on se dirigea vers une manufacture de baignoire et lavabos fait mains. Entrés dans le grand hangar, on découvre un atelier de céramique mais en format géant. Tout y est énorme, les rondins de bois de plusieurs mètres, la cabine d’émaillage grande comme une pièces, les fours comme mon appartement à Paris.

Et puis dans l’atelier de modelage, deux artisans seulement s’occupent de monter ces baignoires…au colombin.

Les colombins sont directement crachés par la boudineuse évidemment et ici c’est l’artisan qui tourne autour de la pièce. Pas de tournette. Après plusieurs minutes d’observation des gestes très différents des miens mais en même temps tellement semblables dans la répétition et le rythme, on me propose d’essayer. Alors je pose un colombin et c’est ma main entière qui doit travailler et appliquer une force qui en éprouve rapidement les muscles et aussi ceux de tout le bras. Une baignoire terminée et en cours de séchage à côté. La régularité et la symétrie ne font qu’augmenter ma certitude quant à la perfection que peux atteindre l’intelligence d’une main, d’un geste accompagné du regard.

 

La dernière étape est la visite de l’atelier d’un céramiste qui produit des pièces utilitaires au tour et à la plaque et qui lutte pour que Shigaraki continue d’attirer des clients. Il souhaite que les artisans ouvrent plus leurs portes aux visiteurs, mettent en place des boutiques et commencent à gérer eux même la vente de leurs pièces. Il a lui même construit sa boutique très moderne en ciment brut il y a 10 ans et prévu deux autres boutiques pour d’autres céramistes qui souhaitent s’y installer. Elles sont vides en ce moment.

Son frère  travaille dans un atelier à côté. Il fait des lavabos et des grandes pièces au tour. Souvent en deux parties qu’il assemble par la suite. Un grand hangars à côté abrite leur différents fours à gaz. Ici l’espace ne manque pas.

Samedi était ma dernière journée de modelage, les petits verres à saké peuvent sécher et les plus grandes pièces aussi. Je souffle un peu avant le marathon de la semaine prochaine : cuissons, cours de Kintsugi, visites d’ateliers, festival de Kyoto, etc.”

 


À la semaine prochaine pour découvrir les nouvelles aventures de Linda à Kyoto